L'ange gardien de Casablanca
Abderrahmane Doukkane
Né en 1983, Abderrahmane Doukkane vit et travaille à Casablanca. Artiste engagé, il développe depuis plusieurs années une œuvre cohérente autour des tensions entre l’homme, la nature et le territoire. Nourri par son enfance passée dans la région de Bouskoura, il s’attache à documenter les transformations écologiques, sociales et politiques qui affectent les paysages et les mémoires collectives.
Issu de la famille Messouadi, installée depuis des générations sur les berges de l’oued, Doukkane retrace l’histoire d’un territoire progressivement effacé. Jusqu’au début du XXe siècle, Casablanca était irriguée par ce fleuve autour duquel s’organisait une vie rurale dense. L’arrivée du protectorat bouleversera définitivement cet équilibre : le cours de l’oued est modifié, capté, canalisé, transformé en égout industriel, puis recouvert sous les strates d’un développement urbain effréné. La maison de son grand-père sera emportée par la vague immobilière, comme le mode de vie qui l’entourait.
Adolescent marqué par ce déracinement, Doukkane prend conscience du lien entre urbanisation et désastre écologique grâce à son professeur de sciences naturelles, animateur d’un club scolaire engagé. Il découvre alors la photographie, initié par des membres de sa famille travaillant dans l’industrie cinématographique. Très tôt, il réalise un premier reportage de sensibilisation, amorçant une démarche artistique fondée sur l’archive, l’enquête et le territoire.
Depuis, Doukkane ne cesse de suivre le fleuve disparu entre sa source et son embouchure. Il collecte des témoignages, compare cartes anciennes et nouvelles images, superpose récits et fragments visuels. Son travail agit comme un acte de réparation et de réactivation de la mémoire urbaine. En inondant symboliquement l’espace de Casablanca par l’image, il invite ses habitants à se réapproprier une histoire invisible et oubliée.
Avec la série « Un oued traversait ma ville », Doukkane déploie un langage visuel hybride mêlant photographie documentaire, photomontage, cartographie et récit intime. Son objectif : faire émerger la mémoire enfouie du fleuve Bouskoura, aujourd’hui disparu des regards mais encore vivant dans les strates de la ville et des récits familiaux.
« Un fleuve ne quitte jamais son lit », lui répètent les anciens. Par son œuvre, Doukkane honore cette promesse : préserver la mémoire de l’eau, et à travers elle, celle des liens humains, des lieux et des vies traversées.
